{"id":79689,"date":"2016-10-07T00:00:00","date_gmt":"2016-10-06T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/foraus.ch\/blog-post\/speranta-dumitru-la-sedentarite-semble-etre-la-norme-mais-il-importe-de-comprendre-pourquoi\/"},"modified":"2026-05-27T11:20:42","modified_gmt":"2026-05-27T09:20:42","slug":"speranta-dumitru-la-sedentarite-semble-etre-la-norme-mais-il-importe-de-comprendre-pourquoi","status":"publish","type":"blog-post","link":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/blog-post\/speranta-dumitru-la-sedentarite-semble-etre-la-norme-mais-il-importe-de-comprendre-pourquoi\/","title":{"rendered":"Speranta Dumitru : \u00ab La s\u00e9dentarit\u00e9 semble \u00eatre la norme, mais il importe de comprendre pourquoi. \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"fo-blog__detail__content__excerpt\">\n\n<strong>Speranta Dumitru, ma\u00eetre de conf\u00e9rences en Sciences Politiques \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris Descartes, nous explique dans une interview r\u00e9alis\u00e9e par Johan Rochel du foraus\u00a0comment le s\u00e9dentarisme nous fait manquer certaines opportunit\u00e9s.<\/strong>\n\n<\/div>\n<!--more-->\n<div class=\"fo-blog__detail__content__content\">\n<div class=\"fo-row\">\n<div class=\"fo-blog__content-html\">\n\nEtant la norme dans un contexte de fronti\u00e8res ferm\u00e9es depuis la 1\u00e8re Guerre mondiale, le s\u00e9dentarisme nous fait perdre des opportunit\u00e9s tant au sens large (culturelles, informationnelles, interpersonnelles) qu\u2019\u00e9conomiques. Dans le cadre de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019Etat social par les migrants, Speranta propose notamment d\u2019int\u00e9grer le facteur de la mobilit\u00e9 comme \u00e9l\u00e9ment fondamental du syst\u00e8me des contributions et de protection sociale.\n\n<b>Johan Rochel :\u00a0<\/b>Le nombre de migrants internationaux est \u00e9tonnamment stable. Depuis les ann\u00e9es soixante, il oscille autour de 3% de la population mondiale. Ce qui signifie que 97% des habitants de la plan\u00e8te r\u00e9sident dans le pays o\u00f9 ils sont n\u00e9s. Au fond, la s\u00e9dentarit\u00e9 n\u2019est-elle pas la norme ?\n\n<b>Speranta Dumitru :<\/b>\u00a0La s\u00e9dentarit\u00e9 semble \u00eatre la norme, mais il importe de comprendre pourquoi. D\u2019abord, ce chiffre de 3% est mesur\u00e9 dans un contexte de fronti\u00e8res presque ferm\u00e9es. Combien de gens migreraient-ils si les barri\u00e8res \u00e0 la mobilit\u00e9 internationale \u00e9taient lev\u00e9es ? Un sondage international men\u00e9 par Gallup en 2011 indique que pr\u00e8s de trois fois plus de gens seraient pr\u00eats \u00e0 devenir des migrants, soit environ 600 millions de personnes. Ce chiffre est important, mais il reste toujours assez modeste : 90% de la population mondiale habiterait toujours dans son pays d\u2019origine. Pour certains, trois fois plus migrants est une perspective inqui\u00e9tante \u2013 preuve que notre fa\u00e7on de penser la mobilit\u00e9 internationale a beaucoup chang\u00e9. Ce changement est relativement r\u00e9cent. Avant la Premi\u00e8re Guerre Mondiale, la migration \u00e9tait un ph\u00e9nom\u00e8ne beaucoup plus important qu\u2019aujourd\u2019hui et les gens partaient et revenaient beaucoup plus librement. Par exemple en ouvrant le\u00a0<i>New-York Times<\/i>\u00a0du 3 avril 1903, on apprend que 12&rsquo;000 personnes pouvaient arriver en un seul jour au seul port d\u2019Ellis Island, \u00e0 New York \u00a0(\u00ab\u00a0<i>Big Army of Immigrants: Nine ships bring 12,668 Foreigners from European Ports\u00a0<\/i>\u00bb) ! Aujourd\u2019hui, pour moins que cela, on se consid\u00e8re \u00ab envahis \u00bb. Notre fa\u00e7on de concevoir la mobilit\u00e9 internationale a chang\u00e9 durant un si\u00e8cle : la g\u00e9n\u00e9ralisation du r\u00e9gime des passeports apr\u00e8s la Grande Guerre, puis des visas et des lois migratoires a rendu la mobilit\u00e9 non seulement difficile, mais difficile \u00e0 concevoir. La fermeture des fronti\u00e8res et les politiques migratoires ont s\u00e9dentaris\u00e9 nos esprits. Au-del\u00e0 des chiffres, c\u2019est le ph\u00e9nom\u00e8ne de s\u00e9dentarisation des imaginaires qui m\u2019interpelle. Notre vision s\u00e9dentariste du monde est en d\u00e9saccord avec nos discours sur la mondialisation.\n\n<b>Rochel<\/b>\u00a0: Qu\u2019entendez-vous par vision s\u00e9dentariste ?\n\n<b>Dumitru<\/b>\u00a0: Nous nous voyons difficilement partir et nous regardons la migration comme une anomalie, un ph\u00e9nom\u00e8ne exceptionnel. Notre r\u00e9alit\u00e9, nos d\u00e9bats, nos imaginaires sont prisonniers d\u2019une vision s\u00e9dentariste, et de surcroit li\u00e9e aux espaces nationaux. Tout se passe comme si le monde se r\u00e9duisait au cadre de l\u2019Etat national, \u00e0 un conteneur ferm\u00e9 et rassurant qui seul peut donner sens \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, aux politiques et \u00e0 nos vies. Le socio-psychologue Michael Billig parle d\u2019un \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Banal_nationalism\" rel=\"nofollow noopener\">nationalisme banal<\/a>\u00a0\u00bb, qui s\u2019est impos\u00e9 profond\u00e9ment dans nos esprits. Vous pouvez regarder comment les m\u00e9dias \u00ab plantent le drapeau national \u00bb chaque jour dans nos vies par le choix des sujets et par la fa\u00e7on de les aborder. Ce biais national nous emp\u00eache d\u2019envisager d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s, au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re nationale, ce qui nous fait manquer des opportunit\u00e9s. \u00a0Des opportunit\u00e9s au sens large \u2013 culturelles, informationnelles, interpersonnelles \u2013 mais aussi \u00e9conomiques \u2013 de travail, de production et d\u2019\u00e9change. Une partie de cette perte est due \u00e0 notre biais national \u2013 ce que les \u00e9conomistes appellent \u00ab l\u2019effet de fronti\u00e8re \u00bb : le volume des \u00e9changes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res est beaucoup plus important qu\u2019\u00e0 travers les fronti\u00e8res, m\u00eame en condition d\u2019ouverture de fronti\u00e8res. Mais une autre partie de cette perte est due aux politiques nationales et \u00e0 la fermeture des fronti\u00e8res pour les marchandises et les personnes. Ces pertes sont colossales : les \u00e9conomistes estiment qu\u2019une lev\u00e9e des restrictions de la mobilit\u00e9 humaine \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale permettrait de doubler le PIB mondial. Michael Clemens, un \u00e9conomiste de Washington, qui passe en revue ces estimations intitule son article \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.cgdev.org\/publication\/economics-and-emigration-trillion-dollar-bills-sidewalk-working-paper-264\" rel=\"nofollow noopener\">des milliers de milliards de dollars laiss\u00e9s au bord de la route<\/a>\u00a0\u00bb. M\u00eame des \u00e9conomistes plus pessimistes, comme Fr\u00e9d\u00e9ric Docquier, estiment qu\u2019en tenant compte de nombreux co\u00fbts,\u00a0<a href=\"http:\/\/perso.uclouvain.be\/frederic.docquier\/filePDF\/DMS_Liberalization.pdf\" rel=\"nofollow noopener\">l\u2019augmentation serait de 10-12% du PIB mondial<\/a>. Ces chiffres, impressionnants, devraient nous amener \u00e0 questionner notre fa\u00e7on de voir les fronti\u00e8res comme des barri\u00e8res n\u00e9cessaires et utiles. \u00a0Nous perdons beaucoup d\u2019argent et des opportunit\u00e9s tant que nous continuerons \u00e0 penser de cette mani\u00e8re.\n\n<b>Rochel :<\/b>\u00a0Mais si nous pensons parfois en priorit\u00e9 \u00e0 l\u2019Etat national, c\u2019est avec de bonnes raisons. L\u2019Etat garantit des libert\u00e9s et nous prot\u00e8ge en cas de coups durs, via ses prestations sociales.\n\n<b>Dumitru :<\/b>\u00a0Les questions de justice sociale sont souvent invoqu\u00e9es pour restreindre la mobilit\u00e9. L\u2019\u00e9quation essentielle n\u2019a pas chang\u00e9 depuis les premi\u00e8res Lois sur les pauvres dans l\u2019Angleterre du 16<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. A l\u2019\u00e9poque, on oblige les paroisses \u00e0 s\u2019occuper des paroissiens les plus d\u00e9munis. Pour clarifier et limiter leurs responsabilit\u00e9s de charit\u00e9, ces paroisses \u00e9dictent des certificats de r\u00e9sidence : seuls les r\u00e9sidents sont aid\u00e9s. Le revers de la m\u00e9daille est que la mobilit\u00e9 des habitants est entrav\u00e9e. Une bonne id\u00e9e \u2013 celle de la protection sociale contre la pauvret\u00e9 \u2013 devient un blocage de la mobilit\u00e9 pour ses propres paroissiens et pour les autres. On met en place un syst\u00e8me qui va emp\u00eacher les gens d\u2019aller l\u00e0 o\u00f9 leur force de travail est demand\u00e9e et qui leur permettrait de gagner leur vie. L\u2019\u00e9quation que nous devons r\u00e9soudre aujourd\u2019hui est rest\u00e9e la m\u00eame.\n\n<b>Rochel :<\/b>\u00a0Devrait-on envisager de limiter drastiquement l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019Etat social pour les migrants qui souhaitent tenter leur chance dans un nouveau pays ? Pourquoi ne pas imaginer qu\u2019\u00e0 moins d\u2019avoir une place de travail ou des revenus personnels, tout acc\u00e8s \u00e0 l\u2019Etat social soit bloqu\u00e9 ?\n\n<b>Dumitru :<\/b>\u00a0Notons tout d\u2019abord que les migrants ne viennent pas pour profiter de nos prestations sociales. On ne traverse pas des mers et des continents en investissant plusieurs dizaines de milliers d\u2019euros pour venir toucher 500 euros \u00e0 l\u2019assistance. Les migrants qui arrivent en Europe, y compris au titre de l\u2019asile, ont des r\u00e9elles capacit\u00e9s et veulent travailler au m\u00eame niveau de salaire que le n\u00f4tre. Si nous les laissons tenter leur chance, ils sauront la saisir et cr\u00e9eront des emplois.\n\n<b>Rochel :<\/b>\u00a0Permettez-moi d\u2019insister : doit-on se pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une sorte de classe sociale \u00ab migrante \u00bb qui serait exclue des prestations de l\u2019Etat social ? Sommes-nous pr\u00eats \u00e0 accepter ce genre d\u2019\u00e9volutions, s\u2019il s\u2019agit du prix \u00e0 payer pour accorder plus de mobilit\u00e9 ?\n\n<b>Dumitru :<\/b>\u00a0Si vous fuyez une zone de conflits, pr\u00e9f\u00e9rez-vous \u00eatre en Europe sans prestation sociale, ou sur place en danger de mort ? Mais \u00e0 mon avis, la question ne se pose pas en des termes si binaires. Au lieu d\u2019envisager l\u2019exclusion des migrants des prestations sociales, nous devons repenser les syst\u00e8mes de contribution et de protection sociale en int\u00e9grant la mobilit\u00e9 comme \u00e9l\u00e9ment fondamental. L\u2019Union Europ\u00e9enne a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 adapter le syst\u00e8me de protection sociale \u00e0 la mobilit\u00e9 intra-europ\u00e9enne. Si la libert\u00e9 de circulation des travailleurs est l\u2019une des quatre libert\u00e9s fondamentales, comment faire pour que les travailleurs qui ont chang\u00e9 de pays ne perdent pas les cotisations qu\u2019ils ont vers\u00e9es dans un autre syst\u00e8me national de ch\u00f4mage ou de retraite ? Dans certains pays europ\u00e9ens, ces cotisations sont pr\u00e9lev\u00e9es automatiquement de sorte qu\u2019une personne ayant travaill\u00e9 toute sa vie dans plusieurs pays contribue \u00e0 la protection sociale des autres tout en se retrouvant elle-m\u00eame sans protection sociale \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la retraite. Un tel syst\u00e8me n\u2019est pas \u00e9quitable et nous devons d\u00e9velopper une vision plus d\u00e9territorialis\u00e9e de la protection sociale. La mobilit\u00e9 des droits sociaux, corollaire de celle des hommes et des femmes, sera un d\u00e9fi politique et administratif tr\u00e8s important pour le 21<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. L\u2019Europe s\u2019y att\u00e8le peu \u00e0 peu en coordonnant les syst\u00e8mes de protection nationaux, mais nous devons penser cela au niveau global. Personne n\u2019\u00e9value le montant des contributions qu\u2019on a pr\u00e9lev\u00e9es aux migrants qui sont aujourd\u2019hui partis ou qui ont \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s avant de b\u00e9n\u00e9ficier de ch\u00f4mage ou de retraite.\n\n<b>Rochel :<\/b>\u00a0Autre question li\u00e9e au biais s\u00e9dentariste que vous d\u00e9crivez : le projet europ\u00e9en n\u2019est-il justement pas en train de profond\u00e9ment remettre en question les cadres nationaux ? La libre circulation des citoyens europ\u00e9ens n\u2019est-elle pas la preuve la plus tangible que nous savons penser en dehors des Etats?\n\n<b>Dumitru :<\/b>\u00a0C\u2019est vrai, m\u00eame s\u2019il faut noter que la mobilit\u00e9 intra-europ\u00e9enne reste encore assez faible &#8211; du moins telle que nous la mesurons actuellement, comme un changement de r\u00e9sidence pour une dur\u00e9e d\u2019au moins un an. Le principe de la libre circulation de travailleurs, grav\u00e9 dans les trait\u00e9s europ\u00e9ens, illustre bien l\u2019int\u00e9r\u00eat que nous avons \u00e0 lever les barri\u00e8res \u00e0 la mobilit\u00e9. Lors de la crise \u00e9conomique en Espagne, alors que les perspectives \u00e9taient au plus bas, la libre circulation a permis aux Espagnols de chercher un emploi en Allemagne. La libert\u00e9 de circulation fait partie de la protection sociale, elle est une assurance contre les risques \u00e9conomiques. Les citoyens et les travailleurs y gagnent clairement. Mais la libert\u00e9 de circulation ne doit pas \u00eatre pens\u00e9e que pour les migrants qui travaillent. Par exemple, les retrait\u00e9s des pays de l\u2019Europe du Nord viennent passer la moiti\u00e9 de l\u2019ann\u00e9e en Espagne. Dans ce cas, le droit \u00e0 la mobilit\u00e9 est au b\u00e9n\u00e9fice des migrants retrait\u00e9s (qui ne travaillent pas, mais ach\u00e8tent des biens et des services), aussi bien qu\u2019\u00e0 l\u2019avantage des travailleurs espagnols (qui n\u2019ont pas besoin de se d\u00e9placer pour trouver du travail). Penser la mobilit\u00e9 avec des oppositions simplistes citoyens\/immigr\u00e9s migration de travail\/migration humanitaire nous fait perdre de vue que la mobilit\u00e9 est une composante essentielle de toute activit\u00e9 humaine, \u00e0 tout \u00e2ge et \u00e0 des fins diverses. Les discours populistes diabolisent la \u00ab migration \u00bb sans penser que la mobilit\u00e9 fait partie de nos vies et nous ouvre des opportunit\u00e9s que personne ne souhaiterait sinc\u00e8rement voir dispara\u00eetre.\n\n<b>Rochel :<\/b>\u00a0On affirme souvent que le projet europ\u00e9en peut \u00eatre menac\u00e9 par un afflux de migrants des pays tiers. Pour garder ces opportunit\u00e9s et cette prosp\u00e9rit\u00e9, devrait-on continuer \u00e0 lever les barri\u00e8res intra-europ\u00e9ennes, tout en renfor\u00e7ant les fronti\u00e8res de l\u2019Europe ?\n\n<b>Dimitru :<\/b>\u00a0Nous d\u00e9pensons d\u00e9j\u00e0 des milliards d\u2019euros pour surveiller nos fronti\u00e8res avec l\u2019agence Frontex, mais cette perte ne se r\u00e9duit pas \u00e0 ces milliards : nous d\u00e9truisons aussi des opportunit\u00e9s \u00e9conomiques et sociales. Imaginez qu\u2019au lieu d\u2019ouvrir les fronti\u00e8res dans l\u2019Union Europ\u00e9enne, les politiques avaient choisi de faire des politiques migratoires dans l\u2019espoir d\u2019obtenir les m\u00eames b\u00e9n\u00e9fices que nous avons obtenus aujourd\u2019hui par l\u2019ouverture des fronti\u00e8res. Quel planificateur aurait pu pr\u00e9voir que le d\u00e9sir de soleil des retrait\u00e9s des pays nordiques puisse cr\u00e9er des opportunit\u00e9s de travail pour les Espagnols en temps de crise ? Et si ce planificateur avait pu l\u2019imaginer, combien de visas aurait-il d\u00fb donner aux retrait\u00e9s nordiques pour cr\u00e9er mille emplois pour les Espagnols ? Et est-ce que les retrait\u00e9s seraient venus juste parce qu\u2019il y avait un nombre de visas et pr\u00e9cis\u00e9ment dans l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 il y avait la crise en Espagne ? Ce que je veux dire, c\u2019est que les opportunit\u00e9s \u00e9conomiques se cr\u00e9ent par la rencontre des gens, favoris\u00e9es par la libert\u00e9 de circulation, et non parce qu\u2019un planificateur l\u2019a d\u00e9cid\u00e9. Les b\u00e9n\u00e9fices qu\u2019on a obtenus par l\u2019ouverture des fronti\u00e8res ne pouvaient pas \u00eatre cr\u00e9es par une politique d\u2019immigration intra-europ\u00e9enne, similaire \u00e0 celle que l\u2019Union Europ\u00e9enne veut mettre en place avec les pays tiers. Renforcer les fronti\u00e8res externes nous fait perdre de l\u2019argent et des opportunit\u00e9s pour nous, pour les migrants, et pour les pays d\u2019origine. Aujourd\u2019hui, le pi\u00e8ge qui nous menace, c\u2019est celui de c\u00e9der, chacun dans nos pays, aux populismes d\u2019Europe. Notre perspective strictement europ\u00e9enne nous emp\u00eache de voir que d\u2019autres zones du monde tentent de construire des zones de libre circulation, comme au MERCOSUR ou les pays d\u2019Afrique de l\u2019ouest.\n\n<b>Rochel :<\/b>\u00a0Cela ne semble pas \u00eatre la direction prise. A l\u2019inverse, les barri\u00e8res \u00e0 la mobilit\u00e9 vont croissantes.\n\n<b>Dimitru :<\/b>\u00a0En effet ! Et les politiques migratoires ne font que renforcer ce que j\u2019appelle les \u00ab privil\u00e8ges de naissance \u00bb. Le lieu de naissance est un fait dont il ne s\u2019agit ni d\u2019\u00eatre fier, ni honteux. Mais la fermeture des fronti\u00e8res amplifie les in\u00e9galit\u00e9s associ\u00e9es \u00e0 la loterie de la naissance. Le professeur new-yorkais\u00a0<a href=\"https:\/\/www.gc.cuny.edu\/CUNY_GC\/media\/CUNY-Graduate-Center\/PDF\/Centers\/LIS\/Milanovic\/readings\/2.2\/Milanovic_Restat.pdf\" rel=\"nofollow noopener\">Branko Milanovic a montr\u00e9<\/a>\u00a0que la moiti\u00e9 des in\u00e9galit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale sont dues au lieu de naissance. Comment r\u00e9duire l\u2019impact de la loterie de naissance sur les in\u00e9galit\u00e9s ? Une fa\u00e7on de faire est de r\u00e9duire au minimum les co\u00fbts de la mobilit\u00e9. Ce sera alors la motivation, la force de travail et le talent des personnes qui seront d\u00e9cisifs, et non le lieu leur naissance et la couleur de leur passeport. Malheureusement, nous prenons le chemin inverse en choisissant de sur-privil\u00e9gier ceux qui sont n\u00e9s au bon endroit et en enfon\u00e7ant un peu plus ceux qui sont n\u00e9s pauvres. Regardez la couleur de votre passeport et demandez-vous si les fronti\u00e8res vous sont plut\u00f4t ouvertes ou ferm\u00e9es.\n\n<b>Rochel :<\/b>\u00a0Vous \u00e9voquiez l\u2019int\u00e9r\u00eat pour les pays d\u2019origine. Doit-on lier l\u2019argument de libert\u00e9 avec les offertes \u00e0 ces pays ?\n\n<b>Dimitru :<\/b>\u00a0Si nous laissons les personnes libres de chercher des solutions \u00e0 leurs d\u00e9fis, nous mettons les meilleures chances de notre c\u00f4t\u00e9. Car qui sait mieux o\u00f9 sont les opportunit\u00e9s que les migrants eux-m\u00eames ? L\u2019impact positif de la migration sur \u00a0le d\u00e9veloppement des pays d\u2019origine est bien document\u00e9. Si l\u2019on prend en compte que les transferts d\u2019argent des migrants vers leur famille et leur communaut\u00e9, les sommes sont colossales : quatre fois plus que l\u2019aide publique au d\u00e9veloppement. L\u2019impact de la migration sur la r\u00e9duction de la pauvret\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire du nombre de personnes qui vivent avec $1,25 par jour) est aussi bien document\u00e9. La migration est une opportunit\u00e9 pour les migrants, pour leur pays d\u2019origine, mais aussi pour les pays riches, en augmentant l\u00e9g\u00e8rement le revenu des natifs. Laisser les gens agir de mani\u00e8re autonome contribue \u00e0 faire \u00e9merger des solutions qu\u2019aucun planificateur ne peut identifier assis dans son bureau.\n\n<b>Rochel :<\/b>\u00a0Soit, mais pourquoi ces \u00e9l\u00e9ments ne sont pas entendus ? Quel argument opposer aux populismes d\u2019Europe, crisp\u00e9s sur les identit\u00e9s nationales ?\n\n<b>Dimitru :<\/b>\u00a0L\u2019identit\u00e9 nationale telle qu\u2019elle est pens\u00e9e par les populistes est vraiment une mauvaise affaire, dans le sens strict du terme. Laissez-moi proposer une analogie avec une entreprise. Une entreprise est florissante si son carnet de commandes est rempli. Si les gens veulent acheter ses produits, elle peut investir, engager plus de personnel, am\u00e9liorer ses prestations et, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, en tirer une certaine fiert\u00e9. Avec les politiques d\u2019immigration, nous sommes pourtant pr\u00eats \u00e0 accepter exactement l\u2019inverse : l\u2019objectif politique fondamental semble \u00eatre de rendre un pays le moins attractif possible. Mais d\u00e9trompons-nous : le fait que les Syriens ne veuillent pas venir en France, mais pr\u00e9f\u00e8rent aller en Allemagne, n\u2019est pas une bonne nouvelle pour la France. Cela devrait nous inqui\u00e9ter profond\u00e9ment et ce, pour des raisons \u00e9go\u00efstes. Une entreprise dans la m\u00eame situation souffrirait d\u2019un risque de spirale n\u00e9gative. Elle perdrait en attractivit\u00e9, se refermerait et finalement s\u2019enfoncerait dans les chiffres rouges. On devrait alors forcer les employ\u00e9s de l\u2019entreprise \u00e0 acheter leurs propres produits pour \u00e9viter la faillite. On voit d\u00e9j\u00e0 cette logique avec le slogan \u00ab acheter fran\u00e7ais \u00bb et nous devrions en \u00eatre inquiets plut\u00f4t que de la saluer comme un signe de patriotisme. Le v\u00e9ritable patriotisme est de faire en sorte que l\u2019entreprise France soit attractive pour tous, ce qui lui donnerait du dynamisme et de la croissance.\n\nCette analogie est utile pour penser l\u2019identit\u00e9 nationale de mani\u00e8re moins coercitive. Une entreprise n\u2019impose pas ses produits et sa ligne \u00e0 ses clients : elle les rend attractifs, elle essaye de comprendre la psychologie et les valeurs de ses nouveaux clients et s\u2019y adapte pour mieux vendre ses propres produits. Nous devrions penser l\u2019identit\u00e9 nationale avec un esprit marketing : au lieu de forcer les migrants \u00e0 signer un contrat d\u2019accueil pour respecter \u00ab nos \u00bb valeurs nationales, nous devrions montrer en quoi ces valeurs sont importantes et attractives pour tous. A l\u2019inverse, si la France n\u2019attire plus grand monde, m\u00eame ceux qui fuient la guerre, nous devrions \u00eatre inquiets et prendre des mesures contre un tel manque d\u2019attractivit\u00e9. Et cela est vrai pour tous les autres pays europ\u00e9ens qui n\u2019attirent pas ou plus de migrants.\n\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"featured_media":68606,"template":"","meta":{"_acf_changed":false},"archive-status":[],"region":[],"custom-themes":[1820],"class_list":["post-79689","blog-post","type-blog-post","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","custom-themes-migration"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/blog-post\/79689","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/blog-post"}],"about":[{"href":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/blog-post"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/68606"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=79689"}],"wp:term":[{"taxonomy":"archive-status","embeddable":true,"href":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/archive-status?post=79689"},{"taxonomy":"region","embeddable":true,"href":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/region?post=79689"},{"taxonomy":"custom-themes","embeddable":true,"href":"https:\/\/foraus.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/custom-themes?post=79689"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}